top of page

Méconnaissance





En 1925, Freud, publie dans La revue Juive, un texte, en langue française : « Les résistances à la psychanalyse »[1].

Il se demande pourquoi le médecin ne prend pas en compte les découvertes de la psychanalyse, discipline nouvelle de l’époque, et rapporte invariablement les symptômes du patient à des causes organiques. Est-ce liée à une résistance à la nouveauté, comme il est classique de le repérer chez le sujet ?

Les médecins « formés à n’attacher d’importance qu’à l’ordre anatomique, physique ou chimique » assimilent les symptômes à des comportements « feints ». La médecine , écrit Freud, n’a eu de cesse « de témoigner de son étroitesse, en méconnaissant le plus important et le plus difficile des problèmes de la vie »[2].

Méconnaître est un des noms de la résistance à la psychanalyse. L’étymologie du mot, composé du préfixe me et de connaître date du XIIème siècle. Sa définition « ignorer volontairement », « refuser de prendre en compte »[3] met la résistance du côté conscient. C’est en ce sens que Freud dit que la résistance à la psychanalyse est d’ordre affectif et non intellectuel. Il s’agit d’un refus de savoir.

Outre la résistance liée à la nouveauté de la discipline du vivant de Freud, la psychanalyse dévoile le leurre d’un être humain « moral et asexuel », là où, comme l’écrit Hervé Castanet dans son livre Neurologie versus Psychanalyse, « la pulsion, le désir, l’angoisse, l’amour, la passion – bref, les affects sont autant de positions irrationnelles qui viennent perturber le “ça  fonctionne” de la réalité neurale »[4].

La méconnaissance abrite la résistance du médecin en faisant fi de la subjectivité de l’être parlant et de l’inconscient.

Notre époque localise la cause des symptômes dans le cerveau de façon systématique et idéologique et fait de la parole un organe fonctionnel établi dans le cerveau.  Cela fait « vérité » indémontrable, comme cette soignante qui, devant le refus d’une patiente de se nourrir, dit « c’est à cause de la dégénérescence ». Tout est dit ? Le risque de considérer le patient comme un objet organique est grand, en particulier avec des patients qui ont perdu l’usage de la parole suite à des lésions cérébrales.

L’histoire du patient tend à s’effacer du fait de son passage dans plusieurs institutions. Ce sont les chiffres de son corps organe qui sont mis en devant, et dits « à compenser, à réduire, à baisser ». Ceci entraîne des comportements du côté du forçage chez les soignants puisqu’ils ont le savoir pour réparer.

Dans son texte, Freud place la résistance du côté des médecins, non des patients. Car comment ne pas lire chez les soignants certains vœux mortifères qu’ils repèrent soi-disant dans le comportement des patients polyhandicapés ou traumatisés crâniens ? En parlant pour eux, ils parlent d’eux, à leur insu.

D’où l’importance de rappeler ce lien que Freud accentue entre la pratique de la psychanalyse et « l’isolement » que le praticien a à supporter. Ne pas le méconnaître permet, notamment, de « continuer à s'occuper des problèmes de la vie », qui eux, ne s’effacent pas devant l’hypothèse de la causalité neuro, et de s’impliquer dans une relation avec le malade tout entier, cerveau compris.



[1] Freud S., « Résistances à la psychanalyse » (1925), Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1998.

[2] Freud S., « Résistances à la psychanalyse », op. cit., p. 127-128.

[3] Définition donnée par le Dictionnaire de l’Académie Française : http://www.dictionnaire-academie.fr/

[4] Castanet H., Neurologie versus Psychanalyse, Paris, Navarin, 2022, p. 134.



Comments


bottom of page