« Per via di porre, per via di levare »
- Mathilde Pagnat
- 21 mars
- 3 min de lecture
"En ajoutant, en enlevant"

En 1904, S. Freud nous rapporte cette formule lumineuse qu’il emprunte à Léonard de Vinci. Dans son ouvrage La Technique psychanalytique, il différencie radicalement méthode analytique et technique suggestive. La technique analytique « est celle qui agit avec le plus de pénétration et qui a la plus large portée, celle qui permet d’atteindre à la plus riche modification du malade » parce que selon l’auteur, « elle seule nous enseigne quelque chose sur la genèse et la contexture des manifestations de la maladie »[1].
Freud s’appuie sur cette métaphore pour signifier « la plus grande opposition possible » entre ces deux méthodes, soit du côté d’un en-plus et du côté d’un en-moins. La technique suggestive procèderait per via di porre, comme le peintre procédant par l’ajout de touches, qui se recouvrent les unes les autres. La suggestion applique quelque chose sur les symptômes, « ne se souciant pas de la provenance, ni de la force, ni de la signification [2]» de ceux-ci. Tandis que la technique analytique procéderait comme le sculpteur, « elle n’a que faire d’appliquer […] ? mais veut enlever, retirer, et à cette fin elle se préoccupe de la genèse des symptômes morbides et du contexte psychique de l’idée pathogène qu’elle a pour but d’éliminer[3] », d’occulter les mouvements psychiques à l’œuvre. « La mise à découvert et la traduction de l’inconscient ne se font pas sans une constante résistance de la part du malade[4] ». À cette résistance, Lacan donnera une dimension nouvelle, s’adressant aux médecins à la Salpêtrière : « Quand le malade est envoyé au médecin ou quand il l’aborde, ne dites pas qu’il en attend purement et simplement la guérison. Il met le médecin à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade ce qui est tout à fait différent, car ceci peut impliquer qu’il est tout à fait attaché à l’idée de la conserver. [5]»
Contrairement aux psychothérapies, la psychanalyse s’attache aux moindres détails pour déchiffrer ce qui cause l’angoisse du sujet. Freud le démontre dans Introduction à la psychanalyse [6] au sujet d’une dame de 50 ans qui avait provoqué, embrasé, sans le savoir, son douloureux affect de jalousie. « L’inconscient frappe de l’intérieur », il « se loge dans un interstice »[7] ; « intervenir sur la matière parlante qui se fait jour en séance[8] » ne peut se faire ni rapidement, ni de façon normée et universelle ; « il ne suffit pas d’appuyer sur le bouton[9] », dit encore Lacan.
La technique psychanalytique inventée par Freud donne leur dignité aux affects.
Aujourd’hui où s’affirme une tendance à faire taire l’inconscient, le psychologue freudien mise sur les pouvoirs de la parole pour supporter le manque, voire en raviver la valeur, et « routiniser [les] excès[10] » divers et variés dont pâtissent celles et ceux qui s’adressent à lui.
[1] Freud S., « De la psychothérapie », La technique psychanalytique, 1904, PUF, p 16.
[2] Ibid.
[3] Ibid., p. 17.
[4] Ibid., p. 23.
[5] Lacan J., « La place de la psychanalyse dans la médecine », Cahiers du Collège de Médecine, 1966, p 761-774, disponible sur internet.
[6] Freud S., « Psychanalyse et psychiatrie », Introduction à la psychanalyse, 1917, Payot, p 265 à 279.
[7] Miller J.-A., « Fausses promesses du bien-être », Conférence à Londres, LWTV, 20/09/2008.
[8] Ponnou S., Briffault X. et Chave F., Le silence des symptômes, Champ social, 2023, p 74.
[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses (1955-1956), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, (1981) p 93.
[10] Doucet C., Conférence ACF en MC. Décembre 2024, Inédit.
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